Guillaume Uthal

Les Hydrosolubles

roman

Paris, juillet 2045. Il n’a pas plu depuis cinquante-trois jours.

Parution prochaine en livre broché sur Amazon.

Couverture du roman Les Hydrosolubles de Guillaume Uthal : le titre, crème sur fond bleu nuit, se dissout en filets vers le bas.

Le livre

« Sarah Orseinne n’était pas tombée dans la Seine. Elle y avait coulé. »

Paris, juillet 2045. Il n’a pas plu depuis cinquante-trois jours. Quand l’orage éclate enfin sur Paris Plages, Sarah Orseinne, vingt-neuf ans, aide-soignante, ferme les yeux et laisse la pluie venir. Quatre minutes plus tard, il ne reste d’elle que ses vêtements et une flaque.

Théo Vanhier, étudiant en journalisme, a tout filmé. Personne ne le croit : dans un monde saturé d’images fabriquées, sa vidéo passe pour un trucage de plus. Pourtant, à Phoenix, à Séville, à New Delhi, à Shanghai, d’autres disparaissent. On parle de fugues, de noyades, de canulars.

Pluie, mer, eau du robinet : pour une partie de l’humanité, ce qui faisait vivre est devenu ce qui dissout. Du déni à la panique, de l’espoir à l’acceptation, Les Hydrosolubles suit ceux qui restent, dans un monde qui ne s’arrête pas de tourner.

Juillet 2045, cinq villes

  1. Paris, mardi 25 juillet 2045.

    Sarah Orseinne s’allonge sur un transat de Paris Plages, après cinquante-trois jours sans pluie.

  2. Dacca, jeudi 27 juillet 2045.

    Rafiq entretient les panneaux solaires sur les toits de la ville et guette la mousson.

  3. Dubaï, vendredi 28 juillet 2045.

    Mariam dirige l’usine de dessalement de Jebel Ali, qui fabrique l’eau de toute une ville.

  4. Bergen, samedi 29 juillet 2045.

    Astrid, seize ans, accompagne sa grand-mère au bain de mer de Nordnes, sous la pluie.

  5. Oulan-Bator, fin juillet 2045.

    Dorj, ancien éleveur né sous une yourte, garde de nuit un centre de données.

Extrait

Chapitre 1

L’averse

Il n’avait pas plu sur Paris depuis cinquante-trois jours.

Les chaînes d’information tenaient le compte comme on tient celui des jours sans accident dans une usine, avec un bandeau rouge en bas de l’écran et une fierté inquiète. Cinquante-trois jours. Le record de 2041 était tombé la semaine précédente, et personne ne l’avait célébré. La Seine, que les barrages tenaient encore à niveau, ne coulait presque plus : une eau verte, immobile, qui sentait la vase. Le canal Saint-Martin, qu’on n’alimentait plus, s’était vidé à moitié, découvrant des vélos rouillés, des chariots, des choses qu’on préférait ne pas nommer. Les fontaines Wallace étaient coupées depuis juin. Les brumisateurs des arrêts de tramway aussi, par arrêté préfectoral, pour économiser ce qui restait.

Sarah avait posé sa journée depuis trois semaines.

Elle travaillait comme aide-soignante dans un établissement pour personnes âgées du 12e arrondissement, et l’été y était une guerre qu’on perdait lentement. Chaque nuit, il fallait passer dans les chambres, poser des linges humides sur des fronts qui ne transpiraient plus, compter les verres d’eau bus et ceux laissés sur la table de chevet. Il fallait aussi vérifier que la climatisation tenait encore. Tous les établissements en étaient équipés depuis des années, mais l’entretien dépendait de marchés publics et de prestataires qu’on ne voyait jamais. Cet été-là, dans l’aile est, elle était tombée en panne trois fois. En juillet, pendant la deuxième panne, Sarah avait fermé les yeux de monsieur Aubrac, qui lui racontait chaque soir la même histoire de bal à Belleville. Il était mort à trois heures du matin, par trente-quatre degrés, avec la fenêtre ouverte sur une nuit qui ne rafraîchissait plus rien.

Alors ce jour de repos, elle y tenait comme à un objet précieux.

Elle s’était levée tard, avait bu son café debout devant le ventilateur, enfilé une robe de coton à manches courtes, noué ses cheveux blonds avec un élastique, puis était descendue vers les quais. Paris Plages avait rouvert malgré tout : du sable étalé sur les pavés, des transats bleus, des parasols qui ne protégeaient de rien. Les gens y venaient moins pour la plage que pour échapper à l’enfer de leurs appartements devenus invivables, pour l’illusion d’une fraîcheur, pour la présence de l’eau, même immobile. Sarah avait trouvé un transat libre près du pont de Sully. Elle avait retiré ses sandales, enfoncé ses pieds dans le sable brûlant, fermé les yeux.

Pour la première fois depuis des semaines, elle ne pensait à rien.

L’air était lourd, presque épais. Il collait à la peau comme un tissu mouillé, à ceci près qu’il n’y avait d’eau nulle part. Autour d’elle, les conversations flottaient, paresseuses : un enfant qui réclamait une glace, deux étudiants qui parlaient d’un stage à Montréal, une vieille dame qui s’éventait avec un programme de théâtre. Vers quinze heures, tous les téléphones de la plage vibrèrent en même temps : l’alerte officielle passait en vigilance écarlate, 41 degrés à l’ombre, chaleur ressentie 48, risque d’orage en fin de journée. Personne n’y croyait vraiment. On annonçait des orages depuis des semaines, et le ciel restait d’un blanc laiteux, sans relief, comme un plafond trop bas.

Sarah alla boire un verre d’eau tiède à la buvette, revint s’allonger et s’assoupit.

La suite dans le livre.

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